
Cheikh Mohamed Fadhel Le Calame
Après le
dialogue de sourds, après les élections du 23 novembre 2013, de quoi
sera fait l’avenir ? Depuis presque deux ans, plusieurs tentatives de
dialogue, entre l’opposition et le pouvoir, se sont succédé, en
Mauritanie. Leur rythme est même allé crescendo, dans les derniers mois
de l’année 2013, avec la montée de la crise économique et politique, la
dégradation de la situation sécuritaire et, aussi, l’effritement de la
légitimité électorale, suite aux prolongations du mandat de l’Assemblée
nationale. Tentatives sans grands succès, au demeurant. De blocage en
blocage et d’échec en échec, le compromis se révèle difficile, dans un
contexte d'extrême bipolarisation du pays. «Je t’écoute…moi non plus »
semblent se dire les protagonistes dont les échanges, loin d’être
sereins, explosent, de temps à autre, sur les plateaux télévisés,
donnant le tempo des tensions confinées dans la moiteur des salles de
réunion… On dirait que les mots n’ont pas le même référentiel pour les
uns et pour les autres.
Les élections
sont ainsi passées. Entre gagnants et perdants, la vox populi a tranché,
après sept ans, « de règne despotique et sans partage », selon
l’opposition radicale, « d'avancées magnifiques », pour les tenants du
pouvoir : comme prévu, en tout cas, le grand vainqueur est le
Parti-État ; mais aussi, certes plus modestement mais non moins
réellement, Tawassoul. Le grand perdant, la vieille opposition radicale,
toujours à la recherche du pouvoir, sans, toutefois, en jamais trouver
le chemin. Quant aux petits, on n'en dira rien : c'est assez difficile
d'être perdants, inutile d'en rajouter...
Les élections,
qui ont eu lieu avec deux années de retard, se sont, pratiquement,
déroulées dans une quasi-totale allégresse, les citoyens fêtant leur
droit retrouvé de participer à la vie politique du pays, librement, sans
le contrôle du ministre de l’Intérieur ni aucune autre « tutelle de
pression ». Joie visible, le jour du scrutin, après la violence du
verbe, durant toute la campagne. Ces élections resteront, à jamais,
gravées, dans l’histoire de notre pays, comme les premières véritables
élections plurielles, scellant la participation directe du citoyen à la
désignation de ses représentants à l’Assemblée et dans les
municipalités.
L’incertitude,
voire l’angoisse et le stress, avait été de mise, un moment, pour des
milliers de citoyens qui craignaient un retour en arrière et la
disparition des droits et des libertés fondamentales acquis en 2007,
avec l’arrivée au pouvoir du premier président démocratiquement élu.
Plusieurs explications peuvent être avancées, pour tenter de faire la
lumière sur ces élections et de lever le voile recouvrant les « secrets »
d’un vote qui semble avoir surpris, au moins de manière partielle,
plusieurs observateurs. Cela dépend, en réalité, de l’angle d’approche,
des paramètres et des critères d’analyse qui peuvent lui servir de
fondement.
Pour ma part,
il me semble que le principal objectif recherché par les électeurs fut
une volonté affirmée de rupture, par le biais de ces élections et des
choix exprimés dan les urnes. Le peuple a voulu favoriser une véritable
cassure, radicale, vis-à-vis de tout ce que peut encore lui inspirer les
différents régimes qui se sont succédé du 10 juillet 1978 à 2007, avec
tous les maux possibles et imaginables que ceux-ci ont développés, dans
la société mauritanienne, pendant plus de vingt-huit années de règne :
corruption, népotisme, opacité, clientélisme et prédation du bien
public.
Les meilleurs
représentants de cette rupture ne pouvaient être que ceux qui ont été,
longtemps, persécutés, forcés à l’exil ou interdit d’exister sous
l’étiquette d’un parti politique. Cette persécution, savamment exploitée
durant la campagne électorale, a été, en quelque sorte, remboursée par
les électeurs. En accordant leur préférence aux islamistes de Tawassoul,
en leur attribuant seize sièges, au Parlement, et dix-huit mairies, les
électeurs ont considéré que ceux-là formaient le parti politique ayant
le plus souffert, celui qui avait consenti le plus de sacrifice dans ses
rangs, sous le régime d'Ould Taya. Les électeurs ont également voté
pour une certaine morale et une nouvelle approche de la gestion des
affaires de l’État, suite aux slogans du Président Ould Abdel Aziz, dès
son arrivée au pouvoir. Les électeurs veulent que l’État soit géré
différemment et, surtout, autrement que pendant les trente-cinq
dernières années, marquées par la dilapidation des biens publics, au
profit des clans familiaux et autres proches des cercles du pouvoir,
avec voracité et sans scrupule envers les souffrances des couches
populaires.
L’appartenance à
un parti politique ouvertement fondé sur l’islam, caution des valeurs
morales les plus puissantes, comme la probité ou la sincérité, me semble
avoir nettement favorisé les islamistes. Cette question de l’identité
semble avoir pesé de tout son poids, sur les esprits des citoyens,
lorsqu’ils ont déposé leurs bulletins dans l'urne. Les dirigeants
islamistes ont remarquablement utilisé de simples et porteurs slogans de
campagne, qui ont eu un formidable impact sur les citoyens, et
développé un discours proche des préoccupations populaires, axé sur la
nécessité de trouver, dans les plus brefs délais, des solutions aux
problèmes sociaux les plus urgents, comme le chômage, la pauvreté ou le
dénuement.
Par ailleurs,
les islamistes ont su organiser un excellent quadrillage du pays,
village par village, ville par ville, quartier par quartier, pour
toucher le maximum de citoyens, grâce à d'énormes moyens, tant
financiers qu'en ressources humaines. Avec la très forte capacité de
mobilisation de leurs militants, ils ont pu convaincre au-delà de leur
base électorale et conquérir des voix supplémentaires.
Le scrutin a
également démontré la quasi-incapacité des coalitions de partis à
affronter le parti du pouvoir. La volonté, affichée, de certains
d’affronter, seuls, les électeurs, pour avoir, disaient-ils une idée de
leur véritable poids électoral, n'était, à mon humble avis, qu’un
prétexte pour éviter toute forme de coalition. Car le poids électoral
est un phénomène volatile, soumis à variations, en fonction du contexte
et du moment. Il ne faut pas confondre poids électoral et force
politique réelle qui ne peut être déterminée, elle, que par les
adhésions volontaires à un parti.
On a en outre
remarqué que, contrairement à l’agressivité de leurs rivaux Tawassoul et
UPR, qui ont développé des discours porteurs, en termes de promesses ou
d'aides matérielles, les autres partis se sont révélés assez naïfs,
dans la conduite de leur campagne.
Aujourd’hui le
paysage de l’Assemblée est planté. Il est certain que ses débats seront
suivis avec beaucoup de curiosité, mais non sans appréhension, par tous
les citoyens mauritaniens. Comment la volonté populaire de rupture avec
le passé, qui semble avoir tant pesé sur le scrutin, va-t-elle se
traduire en faits ? Comment développer un autre pouvoir, plus
démocratique et respectueux des droits et des libertés des citoyens et
de l’individu ? il faudra, nécessairement, un consensus entre toutes les
composantes, sur les grands principes fondateurs de la République à
mettre en place. Le nouveau gouvernement sera-t-il apte à œuvrer en ce
sens ? Avec ou sans la vieille opposition ?
Celle-ci paraît
toujours figée sur ses positions. Espérant une sortie honorable, pour
oublier les événements de 1992 et de 2013, elle s’oriente vers la
recherche d’un candidat unique de l’opposition pour la prochaine
échéance présidentielle. Mais oublierait-elle qu’avec une opposition
« centriste » proche du pouvoir, elle est très loin d'être prête à
battre le président sortant ? Tous les atouts semblent, désormais,
entres les mains de celui-ci, pour une réélection haut la main, avec un
score aussi élevé que le précédent, sinon notablement plus élevé.
Cheikh Fadhel Maaloumadine
Ingénieur de l’aviation civile
Nouadhibou
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