lundi 24 février 2014

Après les élections du 23 novembre : Quel avenir ?

 Cheikh Mohamed Fadhel

Cheikh Mohamed Fadhel Le Calame
19 février 2014 Écrit par 

Après le dialogue de sourds, après les élections du 23 novembre 2013, de quoi sera fait l’avenir ? Depuis presque deux ans, plusieurs tentatives de dialogue, entre l’opposition et le pouvoir, se sont succédé, en Mauritanie. Leur rythme est même allé crescendo, dans les derniers mois de l’année 2013, avec la montée de la crise économique et politique, la dégradation de la situation sécuritaire et, aussi, l’effritement de la légitimité électorale, suite aux prolongations du mandat de l’Assemblée nationale. Tentatives sans grands succès, au demeurant. De blocage en blocage et d’échec en échec, le compromis se révèle difficile, dans un contexte d'extrême bipolarisation du pays. «Je t’écoute…moi non plus » semblent se dire les protagonistes dont les échanges, loin d’être sereins, explosent, de temps à autre, sur les plateaux télévisés, donnant le tempo des tensions confinées dans la moiteur des salles de réunion… On dirait que les mots n’ont pas le même référentiel pour les uns et pour les autres.
Les élections sont ainsi passées. Entre gagnants et perdants, la vox populi a tranché, après sept ans, « de règne despotique et sans partage », selon l’opposition radicale, « d'avancées magnifiques », pour les tenants du pouvoir : comme prévu, en tout cas, le grand vainqueur est le Parti-État ; mais aussi, certes plus modestement mais non moins réellement, Tawassoul. Le grand perdant, la vieille opposition radicale, toujours à la recherche du pouvoir, sans, toutefois, en jamais trouver le chemin. Quant aux petits, on n'en dira rien : c'est assez difficile d'être perdants, inutile d'en rajouter...
Les élections, qui ont eu lieu avec deux années de retard, se sont, pratiquement, déroulées dans une quasi-totale allégresse, les citoyens fêtant leur droit retrouvé de participer à la vie politique du pays, librement, sans le contrôle du ministre de l’Intérieur ni aucune autre « tutelle de pression ». Joie visible, le jour du scrutin, après la violence du verbe, durant toute la campagne. Ces élections resteront, à jamais, gravées, dans l’histoire de notre pays, comme les premières véritables élections plurielles, scellant la participation directe du citoyen à la désignation de ses représentants à l’Assemblée et dans les municipalités.
L’incertitude, voire l’angoisse et le stress, avait été de mise, un moment, pour des milliers de citoyens qui craignaient un retour en arrière et la disparition des droits et des libertés fondamentales acquis en 2007, avec l’arrivée au pouvoir du premier président démocratiquement élu. Plusieurs explications peuvent être avancées, pour tenter de faire la lumière sur ces élections et de lever le voile recouvrant les « secrets » d’un vote qui semble avoir surpris, au moins de manière partielle, plusieurs observateurs. Cela dépend, en réalité, de l’angle d’approche, des paramètres et des critères d’analyse qui peuvent lui servir de fondement.
Pour ma part, il me semble que le principal objectif recherché par les électeurs fut une volonté affirmée de rupture, par le biais de ces élections et des choix exprimés dan les urnes. Le peuple a voulu favoriser une véritable cassure, radicale, vis-à-vis de tout ce que peut encore lui inspirer les différents régimes qui se sont succédé du 10 juillet 1978 à 2007, avec tous les maux possibles et imaginables que ceux-ci ont développés, dans la société mauritanienne, pendant plus de vingt-huit années de règne : corruption, népotisme, opacité, clientélisme et prédation du bien public.
Les meilleurs représentants de cette rupture ne pouvaient être que ceux qui ont été, longtemps, persécutés, forcés à l’exil ou interdit d’exister sous l’étiquette d’un parti politique. Cette persécution, savamment exploitée durant la campagne électorale, a été, en quelque sorte, remboursée par les électeurs. En accordant leur préférence aux islamistes de Tawassoul, en leur attribuant seize sièges, au Parlement, et dix-huit mairies, les électeurs ont considéré que ceux-là formaient le parti politique ayant le plus souffert, celui qui avait consenti le plus de sacrifice dans ses rangs, sous le régime d'Ould Taya. Les électeurs ont également voté pour une certaine morale et une nouvelle approche de la gestion des affaires de l’État, suite aux slogans du Président Ould Abdel Aziz, dès son arrivée au pouvoir. Les électeurs veulent que l’État soit géré différemment et, surtout, autrement que pendant les trente-cinq dernières années, marquées par la dilapidation des biens publics, au profit des clans familiaux et autres proches des cercles du pouvoir, avec voracité et sans scrupule envers les souffrances des couches populaires.
L’appartenance à un parti politique ouvertement fondé sur l’islam, caution des valeurs morales les plus puissantes, comme la probité ou la sincérité, me semble avoir nettement favorisé les islamistes. Cette question de l’identité semble avoir pesé de tout son poids, sur les esprits des citoyens, lorsqu’ils ont déposé leurs bulletins dans l'urne. Les dirigeants islamistes ont remarquablement utilisé de simples et porteurs slogans de campagne, qui ont eu un formidable impact sur les citoyens, et développé un discours proche des préoccupations populaires, axé sur la nécessité de trouver, dans les plus brefs délais, des solutions aux problèmes sociaux les plus urgents, comme le chômage, la pauvreté ou le dénuement.
Par ailleurs, les islamistes ont su organiser un excellent quadrillage du pays, village par village, ville par ville, quartier par quartier, pour toucher le maximum de citoyens, grâce à d'énormes moyens, tant financiers qu'en ressources humaines. Avec la très forte capacité de mobilisation de leurs militants, ils ont pu convaincre au-delà de leur base électorale et conquérir des voix supplémentaires.
Le scrutin a également démontré la quasi-incapacité des coalitions de partis à affronter le parti du pouvoir. La volonté, affichée, de certains d’affronter, seuls, les électeurs, pour avoir, disaient-ils une idée de leur véritable poids électoral, n'était, à mon humble avis, qu’un prétexte pour éviter toute forme de coalition. Car le poids électoral est un phénomène volatile, soumis à variations, en fonction du contexte et du moment. Il ne faut pas confondre poids électoral et force politique réelle qui ne peut être déterminée, elle, que par les adhésions volontaires à un parti.
On a en outre remarqué que, contrairement à l’agressivité de leurs rivaux Tawassoul et UPR, qui ont développé des discours porteurs, en termes de promesses ou d'aides matérielles, les autres partis se sont révélés assez naïfs, dans la conduite de leur campagne.
Aujourd’hui le paysage de l’Assemblée est planté. Il est certain que ses débats seront suivis avec beaucoup de curiosité, mais non sans appréhension, par tous les citoyens mauritaniens. Comment la volonté populaire de rupture avec le passé, qui semble avoir tant pesé sur le scrutin, va-t-elle se traduire en faits ? Comment développer un autre pouvoir, plus démocratique et respectueux des droits et des libertés des citoyens et de l’individu ? il faudra, nécessairement, un consensus entre toutes les composantes, sur les grands principes fondateurs de la République à mettre en place.   Le nouveau gouvernement sera-t-il apte à œuvrer en ce sens ? Avec ou sans la vieille opposition ?
Celle-ci paraît toujours figée sur ses positions. Espérant une sortie honorable, pour oublier les événements de 1992 et de 2013, elle s’oriente vers la recherche d’un candidat unique de l’opposition pour la prochaine échéance présidentielle. Mais oublierait-elle qu’avec une opposition « centriste » proche du pouvoir, elle est très loin d'être prête à battre le président sortant ? Tous les atouts semblent, désormais, entres les mains de celui-ci, pour une réélection haut la main, avec un score aussi élevé que le précédent, sinon notablement plus élevé.
Cheikh Fadhel Maaloumadine
Ingénieur de l’aviation civile
Nouadhibou

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