Cela nous amène à souligner, pour l'histoire, certains éléments qui traduisent la particularité de ces relations, à souligner, également, pour terminer, avec la démystification de la fameuse prétention du Royaume du Maroc selon laquelle la Mauritanie faisait partie prenante de son territoire.
I. D'abord, un certain nombre de fondements culturels et historiques, au demeurant non exhaustifs, nourrissant à travers les siècles les relations entre El Gharb – dénomination ancienne du Maroc et qui est la plus usité par les premiers habitants de Trab El Bidhan – et l'espace maure, qui servira de base territoriale à l'Etat naissant de Mauritanie à partir des années 1957.
A notre avis, le fait qu'il n'y ait jamais eu de rupture de la continuité culturelle entre les deux pays avait joué un rôle important, si ce n'est la séparation artificielle et du tracé arbitraire des frontières entre les pays colonisés intervenue beaucoup plus tard. Le premier de ces fondements, et non des moindres, est l'apport en doctrine malikite Sunnite que fit Abou Imran El Fassi au chef Gdala Yahya Ibn Ibrahim.
Lequel apport aida Abdallah Ibn Yaçin à la fondation du mouvement des Mourabitoun, au Xe siècle, dont on connaît le rayonnement qu'il eut en Mauritanie, mais aussi au Maroc. A tel point qu'on peut considérer que ce rayonnement au Maroc ne fut qu'une sorte d'effet de Boomerang.
En ce sens que l'effort d'Abou Imran de Fez au lieu d'influencer, non seulement, la naissance et l'implantation du mouvement chez lui, permit son épanouissement dynastique au Maroc, et vers la fin, dans la péninsule ibérique. De cette tradition culturelle et politique naquit, plus tard, une tradition et une sorte de coutume, surtout migratoire, si j'ose dire. On peut penser au Tachomcha, c'est-à-dire les cinq frères en berbère, partis de la ville de Taroudant, dans le Souss marocain, pour élire domicile au Trarza.
Leurs descendants sont les tribus qui portent, de nos jours, le même nom. Que dire de l'ancienne calligraphie à la main qui influença les transcripteurs maures d'ouvrages du coran, du fiqh, etc.? Que dire du tombeau des Sabatou Rijâl, dont El Jazouli, auteur du Delil Al khayrat (ou guide des bienfaits), à Marrakech? Et on connaît le rayonnement toujours vivace de cet ouvrage dans les milieux portés traditionnellement sur le savoir en Mauritanie.
Sur un plan politique, que penser, également, des relations des émirs de l'ensemble maure pré-colonial et les sultans du Maroc. Notamment, ceux du Brakna et du Trarza: intimes avec les uns jusqu'à prendre la forme d'une filiation pur et simple, on connaît le mariage de Knata mint Bacar avec le Sultan Sidi Mohamed Ben Abdallah, stratégiques avec les autres jusqu'à prendre la forme d'un appui militaire et de dons d'insignes de pouvoir, et à cet égard on cite la rencontre entre l'émir Ely Shandhora et le Sultan Moulay Ismail, durant les premières décennies du XVIIIe siècle à Mekhnès.
Il en résulta une configuration politique et spatiale de l'actuel Trarza qui n'existait pas jusque-là, entraînant, dans la foulée, un repli des braknas dans leur région actuelle.
Sans omettre de faire part des relations commerciales et caravanières reliant le Touat marocain et les anciennes villes mauritaniennes (Ouadane, Chinguitti, Tichitt, et Oualata), en même temps que Tombouctou au Mali. Le deuxième tome de René Caillié (voyage à Tombouctou), l'explorateur français du début du XIXe siècle, traduit surtout, en sens inverse, l'intrusion de l'élément maure dans les contrées marocaines sahariennes au- delà de Tafilalet.
Que dire, plus tard, de l'émergence des Oulad Bousbâa et des Teknas en territoire maure? Les uns aidèrent indirectement nos guerriers à se procurer les armes à tir rapide, rares à l'époque, tout comme ils introduisirent le breuvage, jusque-là ignoré, venant de Chine: le fameux thé.
Les autres introduisirent l'initiation au commerce, aidés en cela par la sédentarité précoce du Maroc méridional. Ce n'est pas un hasard, si l'esprit commerçant s'était plus développé en Adrar au détriment des autres régions mauritaniennes. Tout cela ne traduit que cette coutume migratoire façonnée par les siècles de proximité géographique entre le Royaume et l'espace maure pré indépendance.
Un certain auteur, dont j'ai oublié le nom et je compte sur les commentateurs de cet article pour me le rappeler, donne ce titre à son ouvrage : Les Oulad Bousbâa, une tribu du Maroc.
Que dire des sentiments, combien profonds, - pire paradoxe - exprimés par l'ancien président Moktar Ould Daddah dans son ouvrage, La Mauritanie contre vents et marées? Notamment, ces passages par le Maroc pour aller en France, alors qu'il était étudiant, ces vacances, auparavant, dans la région du Ouad noun, alors qu'il était interprète à Bir Moghrein.
Fait anecdotique, il fait part du premier poste radio tombé sous sa possession, offert par l'un des Beyrouk (chefferie Tekna aît Moussa ou Ely.). On peut se demander, au passage, pourquoi ne s'était-il pas amusé à se rendre en Algérie? Il est amusant, également, le paradoxe quand on pense à l'attitude de Mokhtar, lors de la mise en place de l'état indépendant mauritanien, à l'égard du Maroc.
Et fort justement, c'est à notre avis, cette ambivalence dans les rapports que d'aucuns ne comprennent pas à sa juste valeur, et qui traduit plus, à contrario, leur solidité.
Au paroxysme de l'alignement de Haidalla sur les positions algériennes, et donc du Polisario, – surtout lors des accords d'Alger d'août 1979 qui comportaient, outre le retrait du Tiris El Gharbia, des clauses secrètes – un ministre du Roi Hassan II, My Ahmed Alaoui, souleva, lors d'une conférence de presse donné par le premier, la question ayant trait à l'opportunité de l'entretien des étudiants mauritaniens au Maroc.
A l'époque nombreux et pour lesquels une agence de coopération leur était destinée avant que celle-ci s'ouvre, de nos jours, à d'autres pays d'Afrique, d'Asie et d'Europe des Balkans. Le Roi répliqua à son ministre que ce qui compte pour lui est le peuple mauritanien et non les gouvernants.
Depuis 1969, date de l'instauration des relations diplomatiques entre les deux pays, jusqu'à nos jours, des milliers d'étudiants formés dans toutes les spécialités et qui sont repérables à volonté dans presque toutes les administrations centrales du pays, tout comme dans le secteur privé. Et ce n'est pas le surplus d'étudiants actuel qui pourra occulter cette réalité.
Il serait ingrat d'admettre le contraire. Un fait unique dans les annales des relations diplomatiques : malgré la reconnaissance par le même Haidalla de la RASD en 1984, et sa non révision par les différents régimes qui se sont succédé depuis, le Maroc n'en a jamais tenu rigueur à la Mauritanie. Car, la tradition suivie avec d'autres pays c'est la rupture totale des relations diplomatiques.
Bref, autant d'éléments évidents qui traduisent la particularité de ces relations. Qu'on ne peut ignorer quelle que soit la tournure que prendront les relations entre les deux pays, et qui pèseront de tout leur poids sur l'avenir de leurs relations. Même si, d'aucuns demeurent animés par le brandissement du Maroc annexionniste.
II. D'abord, accepter le caractère sectaire de la théorie du Grand Maroc, de Tanger au fleuve Sénégal, dans la mesure où elle n'exprime qu'un point de vue partisan, en l'occurrence celui de l'Istiqlal. Ce point de vue allait être imposé, sur un plan officiel, du fait de l'omniprésence, justement, du mouvement national marocain dans les arcanes du pouvoir des premières années d'indépendance.
Le parti Nahda pouvait être facilement taxé proche de ce parti, avec la différence, cependant, de son adoption des idées panarabes du mouvement nassériste qui venait de voir le jour en Egypte au début des années 1950. N'est ce pas les transfuges mauritaniens, alliés finalement au Maroc, étaient passés par le Caire avant Rabat?
Ils défendaient une fédération – ce qui est corroboré par les déclarations du défunt Roi Hassan II au journal Le Monde, du 09 juin 1960 : "… Ce que nous souhaitons, c'est une sorte d'union personnelle, une association d'Etat à Etat." – dans ce même esprit unioniste nassériste de l'époque, et non pas une annexion telle que présentée par d'autres chantres du tout français.
Ils revinrent en Mauritanie dés les premières années d'indépendance du pays, en mars 1963, dans un contexte déjà marqué donc, officiellement, par des prises de position et des déclarations prêtées au défunt Roi Hassan II, alors prince héritier, – soit dix ans avant la mise en place des relations diplomatiques entre les deux pays – jugées conciliatrices et expriment surtout la volonté d'en finir avec cette question qui revêt plus une position partisane interne.
Encore que ces éclaircissements avaient été confirmés par d'anciens ministres, jugés proches d'Ould Daddah des années 1960, en l'occurrence Mohamedhen Ould Babbah et Feu Hadrami Ould Khattri au cours de l'émission Chai'oun Mina Tarikh, de la chaîne Al Jazeera du 07 juin 2001.
Tout comme l'avis récent d'un autre chantre du Daddahisme, Ahmed Ould Sidi Baba, paru, il y a pas moins d'un mois, dans la presse électronique. C'est dire l'intime conviction du pouvoir d'Ould Daddah du caractère circonstanciel de cette question. C'est dire l'anachronisme de la question que d'aucuns avancent aujourd'hui, au moindre anicroche, comme une épée de Damoclès, que soulèverait les relations entre les deux pays. Ce qui relève plus du ridicule que d'être un point de vue motivé et fondé.
En fin de compte, cette analyse n'est pas inscrite en faux contre un pays quelconque, ni un plaidoyer en faveur d'un autre. Mais un point de vue résolument inspiré par des faits et réalités objectives, donc réelles. Tout en admettant le principe, vieux comme le monde, selon lequel les Etats n'ont que des intérêts. Nul ne peut nier que le Maroc voudrait bien que la Mauritanie soit plus proche de lui que de l'Algérie, et vice versa certainement. C'est légitime.
Donc, entre frères, des germes, notamment des soubassements d'inceste ou d'adoption, peuvent prédisposer le désaccord à revêtir un caractère définitif, mais si la filiation est assez forte, témoignage de l'histoire à l'appui, il ne peut qu'être circonstanciel.
Sid'Ahmed Laroussi.
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